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Maryse Condé : Portrait d'une "Fanm Doubout"
30/06/2008
 

Enseignante pour la prestigieuse Université de Columbia, militante politique et littéraire, Maryse Condé est avant tout un écrivain dont les œuvres sont marquées par l’Afrique, les Antilles et les Amériques. Sources inépuisables, ces lieux sont devenus incontournables dans les œuvres de Maryse Condé.
 
Par Elizabeth Rondol
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© rfi.fr  

En 1937 la Guadeloupe, alors colonie française, voit naître Maryse Boucolon. Etudiante brillante, elle débarque à 16 ans à Paris et fait ses études au lycée Fénelon puis étudie les lettres classiques à la Sorbonne.

Cette période en France, lui fait prendre conscience de sa couleur de peau. Elle découvre la Négritude d’Aimé Césaire qui revendiquait l’identité noire et la culture noire. (Son frère Auguste Boucolon, premier agrégé de grammaire antillais a d'ailleurs été condisciple de Césaire au lycée Victor Schoelcher). Il invitait les Antillais à renouer avec leur passé et leurs racines africaines face à une culture française colonisatrice oppressante.

Quelques années plus tard, elle se rapproche du Continent noir en épousant, en 1959, Mamadou Condé, un acteur d’origine guinéenne. Elle part avec lui enseigner en Côte Ivoire et découvre également le Ghana, la Guinée et le Sénégal pendant plus de dix ans. Ses voyages et sa vie en Afrique lui inspireront Ségou qu’elle commencera en 1984. En effet, dans cette œuvre, elle explore les racines de l’Afrique traditionnelle au travers de ses personnages, de leurs interactions et de leurs sens communautaires.

Elle inscrit le cadre romanesque dans une fresque historique située entre Bamako et Tombouctou, de la fin du 18è siècle au 19è siècle. Ségou est une mise en valeur de certaines traditions qui donnent le sens à la vie en Afrique et qui sont méprisées par la culture d'importation dans sa double démarche dominatrice et destructrice. Ségou est en réalité la représentation même d'un rêve détruit. Une cité est en déclin du seul fait de la non reconnaissance de ses valeurs par d'autres importées. Une cité essaie de survivre au prix des sacrifices humains.

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Son divorce, à la fin des années 70, marque un tournant décisif dans s vie. De retour en France en 1973, elle se remarie à Richard Philcox, enseigne dans diverses universités (Jussieu, Nanterre, la Sorbonne…) et entame sa carrière de romancière. Plus tard, en Guadeloupe, elle écrira l’un de ses plus beaux romans : "Traversée de la Mangrove" en 1989. Ce roman met en scène de multiples et divers personnages et propose une enquête sociale et identitaire. Le personnage principal du roman meurt dès le début du roman. Ses funérailles révèlent les divisions, les tensions qui règnent dans le village : Rivière au Sel. Ce roman a été associé au concept de la Créolité développé dans Eloge de la Créolité écrit par Bernabé, Chamoiseau et Confiant en 1989. Dans cet essai, les trois auteurs affirment l’existence d’une relation entre l’identité antillaise et une esthétique propre. Ils développent donc des principes qui permettraient la création d’une littérature antillaise authentique.

Maryse Condé se détache de ce mouvement en déclarant ne pas vouloir appliquer les règles de la créolité pour créer une poétique antillaise authentique. En effet, comment peut-on définir une littérature antillaise "authentique" ? Si ce n’est qu’en répondant à des critères qui ne peuvent être que restrictifs. Ainsi, en refusant de limiter sa poétique, Maryse Condé a su s’éloigner de toute forme de conformisme. Fusse-il un conformisme "antillais". La liberté soulignée par le style, le ton et les thèmes abordés, sera la base fondamentale des œuvres de Maryse Condé. Elle surprend ses lecteurs en n’abordant pas les grands thèmes traités par ses aînés. Il n’est plus de question de nègre marron héroïque (reconnaissable dans les œuvres de Césaire) mais par exemple d’une simple sorcière qui cherche à s’émanciper de la société puritaine américaine dans Tituba la Sorcière, Noire de Salem.

 
© amazon.fr  

La question identitaire est au cœur de son œuvre. Selon elle, la race et les racines uniques ne sont pas les réponses à la quête identitaire antillaise. Dans ses romans, elle propose que l’identité antillaise soit multiple et qu’elle se crée au fil des rencontres, des relations que l’on tisse au présent. Dans Traversée de la Mangrove, la question identitaire est primordiale : c’est la quête du héros Francis Sancher. Le titre de ce roman n’est rien d’autre qu’une métaphore pour souligner l’importance des relations, des rapprochements pour créer une identité. A l’image de l’enchevêtrement des racines de la mangrove (qui ne prennent pas leur source dans une terre unique), le héros Francis Sancher a su proposer des relations fondées sur des liens tissés au fur et à mesure avec les habitants de Rivière au Sel.

Ainsi, pour Maryse Condé « la race n’est pas primordiale » puisque l’identité se fonde sur les relations que l’on a tissé et que l’on tisse au présent. La diversité est au centre de ce concept car dans ses romans, on remarque que les personnages sont tous différents : ils se distinguent socialement et selon leurs origines ethniques. Pourtant, ils sont tous mis en relation ce qui contribue à créer une identité complexe et plurielle. Dans son dernier roman Les Belles Ténébreuses paru en 2008, Elle traite du problème de l’identité liée à l’immigration. Ainsi, elle montre que l’identité ne peut pas être statique : elle évolue et change.

n mai 2008, elle accorde une interview sur son dernier roman. Elle déclare : «On peut se créer quelque part. On arrive là, dans un pays qui devient le nôtre. Il n'y a pas besoin de justifier d'une origine ou d'une généalogie. On peut tout aussi bien ne pas avoir une race définie. Je sais qu'avant il y avait les Blancs et les Noirs, mais maintenant je vois tellement de métis autour de moi, des gens qui sont mêlés, de toutes espèces de sang, que je crois que la notion de race même, unique, est en train de disparaître ». L’identité est donc fluctuante et toujours en procès. Elle ne peut pas se définir ou se résumé à un ministère de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale.

 
 

Toujours entre New York, la France et la Guadeloupe, Maryse Condé préside le Comité pour la mémoire de l'esclavage créé en janvier 2004 pour l'application de la loi Taubira qui a reconnu en 2001 la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. À ce titre c'est sur sa proposition que le président Jacques Chirac a fixé au 10 mai la Journée de commémoration de l'esclavage, célébrée pour la première fois en 2006

Maryse Condé est souvent considérée comme un écrivain féministe puisque la place qu’elle accorde aux femmes dans ces romans est significative. Elle réhabilite l’image de la femme antillaise, dont on a oublié le rôle au sein des luttes antérieures ou postérieures à l’esclavage (laissant toute la gloire aux nègres marrons). Elle fuit les clivages et autres stéréotypes concernant la femme dans ses romans. Elle ne cantonne pas ses personnages aux rôles de mères dévouées ou d’épouses parfaites.

En assumant leurs destins de femmes, elles échappent parfois aux rôles que leurs pères, frères ou maris ont écrits pour elles. Les femmes s’assument également d’un point de vu narratif. En effet, Maryse Condé leur donne la possibilité de se raconter à la première personne et au passé composé, temps du discours (dans "Traversée de la Mangrove" notamment). Elles ont la possibilité de se raconter. Maryse Condé leur donne une certaine force et un pouvoir certain sur leur destin. Cependant, Maryse Condé a toujours refusé d’être considérée comme un écrivain féministe. Cet électron libre rejette catégoriquement les étiquettes qui ne peuvent que limiter l’artiste dans son esthétique.

 
© aubepine.blog.lemonde.fr  

Auteur de plus d’une vingtaine de livres, Maryse Condé est reconnue par ses pairs et reste une figure incontournable de la littérature francophone. Récompensée à plusieurs reprises, elle reçoit le grand prix littéraire de la Femme en 1986 pour Tituba, Sorcière noire de Salem, le prix Anaïs-Ségalas de l'Académie française en 1988 pour la Vie scélérate et le prix Marguerite-Yourcenar en 1999 pour Le Cœur à rire et à pleurer. En 1993, Maryse Condé a été la première femme à recevoir, pour l'ensemble de son œuvre, le prix Putterbaugh décerné aux Etats-Unis à un écrivain de langue française. En 2007, elle reçoit le prix Tropiques pour Victoire des Saveurs et des mots.
Libre, indépendante et surprenante cette "fanm doubout" fascine et passionne ses lecteurs. Mêlant identité, diversité et immigration dans ses différents romans, Maryse Condé porte un regard lucide sur les problèmes de son temps.

Bibliographie : Sélection de romans
Une Saison à Rihata. Paris: Laffont, 1981.
Ségou: Les murailles de terre. Paris: Laffont, 1984.
Ségou: La terre en miettes. Paris: Laffont, 1985.
Moi, Tituba, sorcière noire de Salem. Paris: Mercure, 1986.
La vie scélérate. Paris: Seghers, 1987.
o Traversée de la mangrove. Paris: Mercure, 1989.
Desirada. Paris: Laffont, 1997.
o Célanire cou-coupé. Paris: Laffont, 2000.
o La Belle Créole. Paris: Mercure, 2001.
o Histoire de la femme cannibale. Paris: Mercure, 2003.
o Les belles ténébreuses. Paris: Mercure, 2008



Citations

"La race n’est pas primordiale"

"Maryse Condé n’écrit ni en français, ni en créole, elle écrit en Maryse Condé. Chacun d’entre nous doit trouver sa voix, sa manière d’exprimer des émotions, des impressions intimes, ce qui exige d’utiliser tous les langages possibles"

"En politique, il est nécessaire de parler la langue la plus compréhensible par les gens, mais un écrivain devrait avoir toute liberté pour choisir le mode d’expression le mieux adapté à ses désirs."





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